TRIBUNE : Pour la rentrée 2020, les universités et les laboratoires de recherche ont plus que jamais besoin de moyens et de recrutements

 

Depuis le 16 mars, la fermeture des universités et des laboratoires a considérablement bouleversé les activités de l'enseignement supérieur et de la recherche. Alors que les personnels ont poursuivi leur mission de service public, le confinement a opéré comme un révélateur des inégalités et de la précarité : celles des étudiant·es et en première ligne les étudiant·es boursier·es et étranger·es, mais aussi celles des doctorant·es et des enseignant·es vacataires qui font fonctionner les formations proposées à l'université dans des conditions de travail à la limite de la légalité

Pendant cette période difficile, les informations données par le ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche (MESRI) ont été rares, et parfois scandaleuses comme lorsque l'on apprenait que les chargé·es de cours ne seraient pas prioritaires pour le versement de leur paye. Le 7 mai, Frédérique Vidal a annoncé dans un entretien pour Le Parisien une rentrée 2020 dématérialisée. Dans les universités, le bruit court qu'il faut s'y préparer, mais aucune concertation avec les équipes pédagogiques et administratives (et encore moins avec les étudiant·es) n'est véritablement menée. Pourtant, si la situation sanitaire, accompagnée de distribution de masques et d’administration de tests, permet de rouvrir les écoles, les usines et les transports, nous devons trouver les moyens d’accueillir les étudiant·es. 

Alors qu'une partie de la communauté universitaire est mobilisée depuis le 5 décembre contre la contre-réforme des retraites, mais aussi contre le projet de LPPR, future loi de programmation de la recherche qui propose plus de précarisation des personnels et moins de financements pérennes, nous pensons que nos revendications se posent avec encore plus d'acuité. Comme à l'hôpital, la seule bonne façon d'affronter la crise est de le faire avec des moyens supplémentaires, en rupture avec la logique austéritaire.

 

Retrouver le chemin de nos universités : des moyens pour les étudiant·es

La "continuité pédagogique" telle qu'elle s'est organisée dans l’urgence a été très mal vécue. Les enseignant·es se sont retrouvé·es gestionnaires et producteur·ices de formations à distance. Les personnels administratifs ont dû inventer des procédés de télétravail en quelques jours. Les étudiant·es se sont retrouvé·es non-équipé·es et perdu·es face aux informations contradictoires et aux contenus de cours en ligne. Le confinement a encore révélé l’ampleur de la précarité étudiante. Sur tout le territoire des brigades solidaires, des syndicats et des associations ont organisé la distribution de colis alimentaires, qu’aucune distribution d’ordinateurs et de clés 4G ou aide de 200 euros ne pouvait compenser. L’urgence de la rentrée 2020 est la mise en place d’un plan de soutien pour les étudiant·es, notamment les plus précaires. 

Par ailleurs,il est impensable pour les équipes de pérenniser les modalités d’enseignement à distance qui comportent des aspects anti-pédagogiques. Les différentes enquêtes menées par des sociologues et par les syndicats étudiants (Solidaires étudiant-es et l'Alternative) indiquent un décrochage des étudiant·es les plus vulnérables et les moins doté·es socialement. Nous refusons que la seule alternative aux amphis bondés et aux cours surchargés soit un recours systématisé à des cours en ligne. De plus, de nombreuses formations proposées à l’université sont construites sur des cours pratiques qui ne peuvent en aucun cas muter vers des formes dématérialisées. Un enseignement de qualité nécessite d'être en face-à-face et en interaction directe pour s'assurer de la bonne compréhension des étudiant·es. 

Si l'on estime possible de rouvrir des écoles maternelles, des centres commerciaux et des lignes de métro, il devrait être possible que les enseignant·es soient face à leurs étudiant·es, tout en respectant des mesures sanitaires. En effet le problème des cours et des TD (Travaux dirigés) surchargés à plus de 60 étudiant·es n'est pas nouveau, mais il se pose sous un nouveau jour en raison de la situation créée par l’épidémie. Pour accueillir les étudiant·es par petits groupes de 20, il existe pourtant une solution simple : recruter des enseignant·es-chercheur·ses afin de renforcer les équipes et diviser les groupes pour les cours. En suivant de petits effectifs, nous pourrions alors à la fois les recevoir en présentiel et suivre leurs travaux en autonomie, puisque les locaux, déjà insuffisants dans toutes les université, ne nous permettront pas d'accueillir tous ces groupes quotidiennement. Recruter du personnel titulaire, enseignant ou administratif, c'est aussi s'assurer que ceux et celles qui viendront sur leur lieu de travail, dans un contexte de risque sanitaire, soient protégé·es par le droit du travail. En l'état actuel du (non)respect du droit du travail à l'Université, un·e vacataire qui attraperait la Covid ne serait pas rémunéré·e pendant son arrêt maladie, ce qui semble impensable au regard de la situation pandémique.

 

La grande université numérique ne doit pas avoir lieu : nous voulons des recrutements massifs

Dans La stratégie du choc, Naomi Klein observe comment les classes dirigeantes se saisissent des crises pour imposer les transformations néo-libérales qu'elles peinent à faire adopter en temps normal. Cet état d'urgence sanitaire aura été l'occasion de voir nos libertés individuelles réduites. Pour faire passer les examens en ligne, le ministère a recommandé l'utilisation de services de télésurveillance assurés par des prestataires privés. Plusieurs enquêtes, publiées notamment par la Quadrature du Net et par Médiapart, alertent sur ces dispositifs intrusifs et illégaux du point de vue de la protection des données. Nous avons également vu le droit du travail reculer, notamment lorsque les personnels administratifs et techniques en télétravail ont perdu des journées de congé.

Alors que nous pourrions espérer une amélioration de la situation des universités tant le désir de service public se fait de plus en plus fort dans la population, Frédérique Vidal s'engouffre dans la brèche et nous propose de "franchir un pas" dans la politique d'enseignement à distance. Pourquoi le MESRI n’envisage pas une rentrée adaptée mais en présentiel, avec des groupes de taille raisonnable ou des rotations horaires ? Parce que les universités n’ont déjà pas les moyens humains de faire tourner leur formation en temps normal. Le MESRI se saisit donc de cette occasion pour faire fonctionner les formations avec toujours moins de moyens humains. En nous enjoignant à mettre nos cours en ligne pour les rendre visibles par des milliers d'étudiant·es partout en France, le MESRI entend se passer des nouveaux recrutements pourtant nécessaires. 

En effet, alors que les recrutements d'enseignant·es-chercheur·ses ont baissé de 40% entre 2012 et 2018, la population étudiante des universités a, elle, augmenté de 26% dans le même temps [données des Repères et références statistiques 2013 et 2019, MESRI]. Alors que les amphis explosent, la solution du ministère est de nous assigner, enseignant·es et étudiant·es, derrière des écrans, au mépris de la relation humaine pédagogique indispensable à l'apprentissage. Malheureusement, cette dynamique correspond à un autre aspect des réformes de l'Université, comme Parcoursup et l'augmentation des frais d'inscription pour les étudiant·es étrangèr·es, qui ont déjà rompu avec la mission égalitariste de notre service public. En envisageant la généralisation de "l'enseignement à distance" dès la rentrée prochaine, le MESRI poursuit une politique qui favorise les étudiant·es les mieux doté·es socialement, qui sont les plus à même de suivre des cours en distanciel.

 

La recherche publique française ne doit pas disparaître : des moyens pérennes pour nos laboratoires

Enseigner et encadrer des étudiant·es à distance implique une surcharge de travail considérable. Les cours en ligne ne s'improvisent pas et le suivi des formations par les enseignant·es, devenu·es pour certain·es des administrateur·ices à mi-temps, a constitué l'essentiel du temps de télétravail de ces deux derniers mois. Ainsi, les équipes pédagogiques et administratives vont être sollicitées jusque tard dans l'été pour concevoir des solutions magiques à partir de déclarations contradictoires dans la presse quotidienne régionale.  

Pour les enseignant·es-chercheur·es cette surcharge a des conséquences délétères pour leur autre mission : la recherche. Les femmes sont les premières à pâtir de la situation, elles qui assurent souvent la prise en charge des étudiant·es (le travail du "care" à l'université) et font souvent une double journée à la maison avec des enfants non scolarisés. Elles n'ont plus de temps à consacrer à la recherche comme le révèlent les dernières données concernant la soumission d'articles scientifiques en temps de confinement.

Après un semestre blanc en matière de recherche, faudrait-il se résoudre à une année blanche ? Comment l'accepter alors que la crise actuelle montre combien nous avons besoin d'outils pour penser ce qui nous arrive, pour prévenir la maladie et ses conséquences, pour imaginer le monde d'après ? Nous demandons donc un plan de recrutement à la hauteur des enjeux, permettant de répartir les heures d'enseignement et de dégager le temps nécessaire à nos travaux de recherche. Il faut prolonger les financements de tou·te·s les doctorant·es et contractuel·les, reporter les congés et délégation de recherche, assurer le financement des manifestations qui seront reportées, etc. Dans les années qui viennent il faudra également systématiser l'octroi de congés pour recherche des enseignant·es-chercheur·ses et particulièrement pour les femmes afin de réparer au plus vite le vide de publications essentielles produit par cette période. 

La hausse du budget annoncée il y a quelques semaines par Emmanuel Macron (cinq milliards d’euros sur dix ans), ramenée au budget du MESRI (25 milliards en 2018), représente 2% d’augmentation par an, soit pas plus que les années précédentes. Pire encore : le principal moyen envisagé pour la distribution de ces crédits est le renforcement de la recherche sur projets, dont l’Agence nationale de la Recherche (ANR) est le fer de lance.Comme le déplore Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des coronavirus, les pouvoirs publics se sont désengagés après 2006 du financement de la recherche sur cette famille virale. En 2020, alors que le gouvernement demande à son équipe et à d'autres de trouver des remèdes en urgence, il rappelle que "la science ne marche pas dans l'urgence et la réponse immédiate". Seuls des financements pérennes hier auraient permis d'anticiper la crise et de trouver des solutions aujourd'hui. Pourtant, le ministère réitère ses erreurs et choisit de publier un « appel à projets avec un processus accéléré de sélection et d’évaluation » axé sur la question de la Covid-19, exigeant ainsi des chercheur·ses qu'ielles remplissent des dossiers et entrent en concurrence les un·es avec les autres, au lieu de massivement financer toutes les équipes travaillant sur la Covid-19 et de les inciter à la coopération. 

Au sortir de cette première phase de la crise sanitaire, nous exigeons plus que jamais de récupérer les 60 000 postes de titulaires manquants pour faire fonctionner le service public de la recherche et de l’enseignement. Et nous avons une bonne nouvelle ! Ces candidat·es existent et travaillent déjà à nos côtés : ielles sont nos collègues, enseignent, innovent, publient. Ielles sont 130 000 à le faire sous un statut de vacataire payé en dessous du taux horaire du smic, des dizaines de milliers sous un statut de contractuel. Ielles sont aussi jeunes docteur·es, sans statut ou post-doctorant·es et aspirent à être recruté·es sur un poste pérenne. En les recrutant, nous renforcerons les équipes et protégerons leur intégrité physique à l'ère de la Covid-19. Leur recrutement est la seule solution pour aborder la rentrée 2020 en donnant à tous les étudiant·es la chance de réussir. Un nouvel investissement dans la recherche publique est indispensable pour proposer des solutions scientifiques à la crise sanitaire, politique et écologique hors de toutes pressions des lobbys. Plus que jamais nous avons besoin d’une recherche et d’un enseignement supérieur publics, gratuits et de qualité.

La liste des premièr·es signataires est publiée sur Université Ouverte.

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