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Le Groupement d’Intérêt Public « Europe des Projets Architecturaux et Urbains » (GIP EPAU), organisme à vocation interministérielle qui conduit des programmes nationaux de recherche-action et d’expérimentation sur le logement, l’action territoriale, urbaine ou architecturale et la transition écologique est menacé de disparaître.
Le 2 décembre dernier, à l’occasion de l’annonce à la Cité de l’architecture et du patrimoine des dix projets lauréats de la Consultation internationale Quartiers de demain, le travail accompli par le GIP EPAU était unanimement salué par le Président de la République, à l’initiative de cet appel à projets, les Ministres du logement et de la ville, de la culture et de la transition écologique, les Maires présents et les équipes pluridisciplinaires impliquées. Ce programme avait pour ambition d’expérimenter, dans 10 sites représentatifs des quartiers populaires, de nouvelles manières d’améliorer le cadre de vie des habitants, en les associant à toutes les étapes, de la conception à la réalisation, en passant par les jurys de sélection. L’ensemble des parties prenantes attendait du GIP qu’il accompagne les travaux et en assure la capitalisation et la diffusion.
Or, à peine une semaine plus tard, le GIP apprenait, sans le moindre ménagement, l’arrêt de sa mission d’accompagnement, et par là même de cette expérimentation. Pire, l’annonce ne vise pas ce seul programme, mais comprend la réduction drastique de son budget, de 9,6 à 4,1 millions d’euros, qui menace tous les autres programmes de recherche-action et d’expérimentation : le concours Europan, les Plateformes d’Observation des Projets et Stratégies Urbaines (POPSU) Transitions et Territoires, ERABLE, Engagés pour la Qualité du Logement de Demain (EQLD), la caravane des ruralités … S’il est envisagé une possible intégration de certains de ces programmes au sein de l’administration, d’autres seront purement et simplement interrompus. Quant aux 21 contractuels qui assurent l’animation de ces programmes, leur gestion et leur valorisation, il sera de facto mis fin à leurs contrats de travail.
Ce démantèlement programmé s’inscrit dans la mission confiée par le Premier Ministre à des hauts fonctionnaires chargés de proposer la suppression ou la fusion d’un tiers des opérateurs de l’État pour « renforcer son efficacité » et faire des économies évaluées entre 2 à 3 milliards selon la Ministre des comptes publics, à tout juste 540 millions selon un rapport du Sénat.
La brutalité de l’annonce a stupéfait l’ensemble des communautés de travail impliquées dans ces programmes, près de 200 collectivités réunissant élus de droite comme de gauche, de grandes agglomérations urbaines comme de petites villes et intercommunalités rurales, professionnels de l’aménagement dont au moins 1200 concepteurs - urbanistes, architectes, paysagistes -, plus de 900 chercheurs des sciences humaines et sociales, de la nature et de l’environnement, artistes de toutes disciplines et citoyens associés à ces programmes.
Cette annonce ne saurait nous laisser silencieux tant elle est à rebours de ce dont le pays a besoin. Les questions dont se saisit le GIP EPAU sont en effet celles auxquelles nos sociétés sont confrontées : changement climatique, crise environnementale, épuisement des ressources naturelles et de la biodiversité, mais également vieillissement de la population, inadaptation de l’habitat … Elles appellent à repenser l’action publique pour accompagner la redirection socio-écologique, l’évolution des métropoles, la recomposition des ruralités et des relations entre territoires, l’adaptation du logement à l’évolution des modes de vie …
À l’heure où l’expertise scientifique est invitée à participer à la co-construction des politiques publiques, il est pour le moins paradoxal d’apprendre qu’un des lieux qui y contribue fortement est condamné. Pour que les échanges entre chercheurs, concepteurs, élus, professionnels du cadre de vie, de l’aménagement et du développement soient féconds, il faut instaurer un régime de confiance qui permette à chacun d’assumer son rôle, tout en reconnaissant la légitimité de celui des autres. Cela nécessite le temps long de l’apprentissage de relations de confiance, ce à quoi le GIP est parvenu. C’est, à notre sens, la seule voie pour que l’action publique soit à la hauteur des défis qui l’attendent. Aussi, plutôt que de décréter la mort du GIP EPAU et, à sa suite, la dislocation de ses compétences, des réseaux et des écosystèmes de travail qu’il a patiemment construits à l’échelle locale comme à l’échelle nationale, l’État devrait tout au contraire les soutenir et s’en inspirer.
Car derrière la disparition d’un opérateur dont la petite taille n’aurait pas dû provoquer de réaction, c’est précisément la remise en cause frontale des valeurs que le GIP EPAU incarne qui nous amène à réagir : la volonté de se confronter à la complexité des situations ; l’initiation de programmes de recherche-action et d’expérimentation qui contribuent à renouveler l’action publique et l’exercice contributif de la démocratie ; l’accompagnement de projets architecturaux, urbains et de transition écologique novateurs ; le décloisonnement des expertises et leur mobilisation conjointe ; le dialogue entre disciplines scientifiques ; la coopération entre chercheurs, acteurs et élus ; l’ancrage sur le terrain et l’opérationnel par le pilotage d’opérations concrètes ; l’attention portée à la diffusion et la valorisation des travaux par des modes d’expression renouvelés ; l’instauration d’espaces et de temps d’échanges permettant d’organiser des communautés de travail et la capitalisation des travaux ; l’exploration de nouveaux récits susceptibles d’ouvrir un horizon commun face aux crises sociétales et écologiques inédites en cours.
La remise en cause du GIP EPAU, brutale dans sa forme, est absurde et dramatique sur le fond. Elle interroge la posture de l’État qui affirme conduire cette entreprise de « rationalisation » et de « recentrage » au nom de son « efficacité ». Au contraire, elle consiste à supprimer ce qui lui permet justement d’être efficace : la pratique effective d’un pilotage interministériel devenu indispensable, une forme d’horizontalité dans ses rapports avec les collectivités locales, les réseaux scientifiques, les professionnels et les citoyens, une présence sur le terrain, l’exploration de solutions adaptées à la diversité des contextes. C’est seulement par ce type d’opérateurs que l’État parvient à se saisir des nouveaux enjeux de l’action publique à toutes les échelles. En y renonçant, il se rigidifie et s’aveugle.
Au bout du compte, cette décision met en lumière la difficulté à penser la dimension stratégique d’un État qui, outre ses fonctions régaliennes, doit impulser et animer la bifurcation de la trajectoire écologique, sociale et économique du pays, en veillant à prendre en compte les limites planétaires et la diversité des situations locales, en répondant à la demande de justice sociale et de qualité de vie de nos concitoyens.
Premiers signataires :
Catherine Arenou, maire de Chanteloup-les-Vignes ; Sabine Barles, professeure des universités, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Grand prix de l’urbanisme 2025 ; Frédéric Bonnet, architecte, professeur à l'ENSA Saint-Etienne, Grand prix de l'urbanisme 2014 ; Marine Bordes, maire de Foix (Ariège) ; Jean-Baptiste Bosson, glaciologue ; Franck Boutté, Grand prix de l'urbanisme 2022 ; Cédric Calandraud, photographe ; Marine Calmet, directrice de l'association Wild Legal pour les voix de la nature ; Emmanuelle Cosse, présidente de l'Union sociale pour l'habitat, ancienne ministre ; Jean-Luc Delpeuch, président de la communauté de communes du Clunisois (Saône-et-Loire) ; Xavier Desjardins, professeur des universités, Sorbonne Université ; Eric Charmes, directeur de recherches, ENTPE ; Renaud Epstein, professeur des universités, Sciences po Saint-Germain-en-Laye ; Nicolas Escach, maire-adjoint de la ville de Caen ; Christophe Ferrari, maire de Pont-de-Claix, président de Grenoble Alpes Métropole ; Didier Herbillon, maire de Sedan ; Marie-Christine Jaillet, directrice de recherche CNRS ; Djamel Klouche, architecte-urbaniste, Grand prix de l'urbanisme 2021 ; Sandra Lavorel, directrice de recherche CNRS, médaille d'or CNRS ; François Leclercq, architecte-urbaniste ; Renaud Le Goix, professeur des universités, Paris Cité ; Gilles Leproust, maire d'Allonnes, président de l'association des maires Villes & Banlieues ; Patrick Leroux, maire de Quiberon (Morbihan) ; Rémi Luglia, président de la Société nationale de protection de la nature ; Michel Lussault, géographe ; Nicolas Maisetti, maître de conférences, université Paris 8 ; Sébastien Martinez-Barat, architecte, maître de conférences à l’ENSA Saint-Etienne ; Ariella Masboungi, architecte-urbaniste, Grand prix de l'urbanisme 2016 ; Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen, président de la Métropole Rouen Normandie ; Juliette Méadel, ancienne ministre, élue de Montrouge ; Christophe Millet, président du Conseil national de l'ordre des architectes ; Baptiste Morizot, philosophe ; Dominique Perrault, architecte, Grand prix national de l'architecture 1993 ; Gilles Pinson, professeur des universités, Sciences Po Bordeaux ; Éric Piolle, maire de Grenoble ; Bruno Piriou, maire de Corbeil-Essonnes ; Monique Poulot, professeure émérite des universités, présidente du Conseil scientifique de France Ruralités ; Philippe Prost, architecte, Grand prix national de l'architecture 2022 ; Olivier Ragueneau, directeur de recherches CNRS ; Hélène Reigner, professeure des universités, Aix-Marseille université ; Philippe Rio, maire de Grigny (Essonne) ; Aurélien Rousseau, député des Yvelines, ancien ministre. ; Catherine Sabbah, directrice générale d’Idheal ; Eric Straumann, maire de Colmar ; Magali Talandier, professeure des universités, université Grenoble Alpes ; Simon Teyssou, architecte, maître de conférences à l'ENSA Clermont-Ferrand, Grand prix de l'urbanisme 2023 ; Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes ; Pierre Veltz, Grand prix de l'urbanisme 2017 ; Paula Vigano, architecte, professeure à l'EPFL, Grand prix de l'urbanisme 2013.
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