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Dernièrement, on pouvait lire : « À Gaza, des cerfs-volants lancés près de la frontière font craindre une riposte de l’armée israélienne »[1] ou encore « Le "Conseil de la paix" pour Gaza met en garde le Hamas contre l'utilisation de cerfs-volants »[2].
Ce traitement médiatique instille discrètement le doute : bombarder « quiconque ferait voler des cerfs-volants »[3] - y compris leurs principaux utilisateurs : les enfants - s’inscrirait dans une lutte légitime contre une authentique menace terroriste ?
Pourtant, à Gaza, les cerfs-volants sont un des rares jeux qui permettent aux enfants de rester dans l’enfance, en plus d’être des outils thérapeutiques[4]. L’armée « la plus morale du monde », dotée d’outils militaires de haute précision, serait donc incapable de distinguer un enfant d’un combattant ? Ou bien s’agit-il d’une matérialisation de plus de la déshumanisation des Palestiniens[5] reflétée dans les propos répétés de responsables politiques et médiatiques israéliens selon lesquels « il n’y a pas d’innocents à Gaza »[6] ?
Ces titres s’inscrivent dans l’escalade de normalisation de ce qui devrait rester anormal, inacceptable, intolérable.
Les enfants[7], les journalistes[8] et les professionnels de santé[9] sont ciblés systématiquement. Les premiers sont l’avenir de la population, les seconds documentent et témoignent. Les derniers tentent de soigner malgré la destruction orchestrée du système de santé. Les 36 hôpitaux de Gaza ont été bombardés, moins de la moitié restent partiellement fonctionnels seulement. Plus de 1000 professionnels de santé ont été tués[10]. Quatorze médecins Gazaouis restent emprisonnés sans charges, sans procès, et soumis à torture avec des craintes pour leur vie[11].
La qualification de génocide est retenue par une commission d’enquête indépendante des Nations-Unies[12], de nombreux chercheurs et historiens experts des génocides et de l’holocauste[13] dont Omer Bartov[14], et des associations y compris israéliennes[15][16].
Selon des estimations considérées comme basses[17], plus de 73 000 personnes ont été tuées à Gaza dont au moins 21 600 enfants[18].
Ce génocide se poursuit, à plus bas bruit. Les graves restrictions de l’aide humanitaire n’ont pas été levées malgré les engagements signés[19]. Depuis octobre 2025, les bombardements ont tué 1000 personnes, dont au moins 1 enfant par jour[20]. En Cisjordanie, les violences explosent[21]. Pourtant, ici, on nous parle de cessez-le feu.
Ce schéma est reproduit au Liban, avec multiplication des éléments de langage déshumanisant une partie de la population[22] et destructions massives systématiques d’infrastructures civiles. Plus de 4300 personnes ont été tuées depuis le 2 mars 2026[23], dont 357 en 10 minutes le 8 avril dernier[24]. Chaque jour entre le 2 mars et le 17 juin 2026, les bombardements ont tué ou mutilé 12 enfants[25]. Les secouristes ont été officiellement désignés comme cibles. Au moins 169 attaques contre les infrastructures de santé avaient été documentées au 25 mai 2026 avec 116 professionnels de santé tués[26]. Les casques bleus de la FINUL, déployés pour documenter, sont régulièrement la cible d’intimidations, voire de tirs ou de bombardements[27]. Pourtant, ici, on nous parle aussi de cessez-le feu.
La guerre a des règles, et le droit international notamment humanitaire doit être respecté par tous les belligérants, y compris ceux avec qui notre pays entretient des alliances. La France a signé la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, elle doit agir en concordance.
Ne pas respecter ces obligations nous rend complices[28]. Ni cela ni le silence ne rendent service à la lutte essentielle contre l’antisémitisme. À l’inverse : l’engagement contre les crimes de génocide est indissociable de la lutte contre tous les processus de discrimination raciales et religieuses qui les rendent possibles.
Nous sommes médecins. Les serments prêtés individuellement[29], et collectivement au travers de l’association médicale mondiale nous engagent à « consacrer [notre] vie au service de l’humanité »[30].
Nous interpellons donc nos instances professionnelles, syndicales, académiques et sociétés savantes, en premier lieu le Conseil National de l’Ordre des Médecins, dont nous ne comprenons pas le silence inacceptable, contraire à leur rôle de garantes des valeurs de la profession.
Notre profession et les instances qui la représentent portent la responsabilité politique de « contribuer à la santé et au bien-être des populations qu’il soigne, et de la société dans son ensemble, y compris les générations futures ». Celle-ci est au cœur du serment de Genève et du Code International d’Éthique Médicale[31], rédigés aux lendemains des horreurs de la seconde guerre mondiale, après le constat de l’échec de notre profession à prévenir et empêcher les atrocités commises[32].
Ce serment est donc aussi l’engagement de notre profession, à travers ses instances représentatives, à rendre réelle cette promesse : « plus jamais ».
Il est temps de faire notre part pour que « plus jamais » devienne une réalité, partout, pour tout humain, où que le hasard l’ait fait naître. Le silence ne protège personne : il relève d’une complicité favorisant l’impunité. Le silence nous met toutes et tous en danger.
Nous nous sommes engagés au respect absolu de la vie humaine sans aucune discrimination. Cela implique de porter notre voix haut et fort contre un état de fait où certaines vies vaudraient plus que d’autres et où déposséder des personnes de leur humanité sur la base de leur appartenance ethnique ou religieuse serait tolérable.
Nous nous joignons donc aux appels déjà formulés par des Ordres médicaux internationaux[33] et demandons à nos instances professionnelles à s’associer à nous pour demander à nos représentants politiques d’agir pour :
- L’arrêt des pratiques génocidaires
- Un cessez-le-feu réel et pérenne
- Le respect du droit humanitaire international, notamment la protection des soignants
- Le respect de la neutralité des soignants
- La conduite d’enquêtes indépendantes concernant :
o Les attaques menées contre le système de santé
o Les détentions arbitraires de professionnels de santé et les éventuels faits de tortures[34]
o Les manquements à l’éthique médicale[35]
- La protection des populations civiles, quelles qu’elles soient
- L’entrée sans restriction de l’aide humanitaire
- L’augmentation du nombre d’évacuations sanitaires
Premiers signataires :
Racha ONAISI, médecin généraliste
Hubert MAISONNEUVE, médecin généraliste
Caroline DI LORENZO, médecin généraliste
Jean Sébastien CADWALLADER, médecin généraliste
Elise FRAIH, médecin généraliste
Yannick RUELLE, médecin généraliste
Laurence COMPAGNON, médecin généraliste
Aurélie JANCZEWSKI, médecin généraliste
Pauline GIRARD, médecin généraliste
Mathieu DOMBLIDES, médecin généraliste
Sara RODRIGUES MILHAO, médecin généraliste
Théodore WOLF, médecin généraliste
Pierre ETIENNE, pédopsychiatre
Hadrien PRELAUD, médecin généraliste
Séverine BLOT, pédopsychiatre
Luc CHEVALIER, praticien hospitalier
Pierre Amael NOAILLY CHARNY, pédiatre
Antonin MATHIEU, médecin généraliste
Zaïna-Amal NOKRI, médecin généraliste
Yacine HAFFAF, chirurgien viscéral
Laurence DAHLEM, médecin généraliste
Marine BESSIN, médecin généraliste
Ugo BEN MESSAOUD, médecin généraliste
Paul VANDERKAM, médecin généraliste
Sophia BARKATOU, médecin généraliste
Guillaume CONORT, médecin généraliste
Fatma KORT, pneumologue
Marwa BACHIR, infectiologue
Hiba TRRAF, pédiatre
Jalel MALEK HAMZA, pédiatre
Tassadit DAHMOUN, médecin généraliste
Léo BRETON, médecin généraliste
Elsa MARIN, médecin addictologue
Cécilia RIZZI, médecin généraliste
Anne-Marie OUDRER, endocrinologue
Mona MOUALLA, psychiatre
Kawtar GOUASMI, médecin généraliste
Nathalie JAN, médecin généraliste
Myriam BOURHAIL, médecin généraliste
Lavinia NGARUKIYE, médecin urgentiste
Raïssa ANTOY, médecin généraliste